The Race
La course du millénaire

Innovation Explorer second

64 jours et 22 heures de course, Innovation Explorer a bouclé son tour du monde avec le souci constant de “ ramener tout le monde à la maison ” selon l’expression de Loïck… sachant que le “ tout le monde en question ” affiche un net penchant pour la navigation “couteau entre les dents”.

Deux assertions qui posent les bases d’un concept que l’on nomme généralement “ compromis ” : Innovation Explorer a donc dans cette optique tâché de mener une course sage – comprenne qui pourra – pour préserver la belle aventure. Ce qui ne fut pas toujours à l’exclusion de certains affolements de speedomètre !Comme le formule le routeur Pierre Lasnier, “ on a fait avec les moyens du bord, ce qui n’a pas empêché les gars de faire une très belle course ”. Pierre et Loïck se connaissent depuis de nombreuses années, et il est frappant de constater qu’ils emploient – sans s’être concertés – précisément les mêmes adjectifs pour décrire une situation donnée. Ce premier indicateur, important, est à mettre dans la catégorie des éléments contextuels, cet arrière-plan essentiel pour comprendre l’histoire globale. Car c’est sur des intuitions, des interprétations justes et une façon commune d’envisager la navigation que se forment les bons duos routeur – skipper. Assurant la navigation à bord, Roger Nilson n’avait jamais travaillé avec Pierre Lasnier, et ces deux hommes n’ont eu que quelques jours pour confronter leurs points de vue avant le départ : “ de plus, explique Pierre, nos cultures sont différentes, ce qui a rendu l’aventure encore plus intéressante ”. Comme Grant Dalton, Roger est un pur produit de l’école Whitbread (tout droit à fond, en caricaturant), alors que nos deux frenchies sont plutôt axés sur une approche “ phénoménologique ”, cherchant à se frayer des chemins, à exploiter les petits plus de chaque système. Voilà pour le casting, et maintenant, le Film de la course…

31 décembre 2000, 13h00 : Innovation Explorer s’élance gentiment de Barcelone, grand voile arisée… il y a plus de 26000 milles à parcourir, pas de précipitation. “ Très vite, explique Pierre, ça a été la bagarre au près pour Gibraltar. Nous nous sommes aperçus de notre déficit à cette allure, et au moment de passer le détroit, nous avions déjà une demi-journée de retard ”. Une fois ce passage négocié, on se souvient d’avoir vu Innovation Explorer prendre une position plus ouest que ses adversaires, après avoir momentanément pris la tête de la flotte. Le 9 janvier, au moment d’aborder le Pot au Noir, l’option ouest continue à payer et l’alizé autorise une vitesse de 25 à 30 nœuds.

Ce choix ouest se confirme au moment d’attaquer la descente vers l’Indien, puisque l’anticyclone de l’Atlantique sud barre complètement le passage en s’étalant presque d’un continent à l’autre. Loïck et ses troupes s’approchent très près des côtes brésiliennes, acculés par la grosse bulle de mou – ils tentent de se faufiler entre la terre et ce système pernicieux. Une fois ce passage délicat franchi, la meute s’élance à l’assaut du Cap de Bonne Espérance, et le duel entre Club Med et Team Adventure tourne à la roulette russe. Une régate au contact qui exacerbe les passions et incite à pousser plus que de raison – Cam Lewis casse, et annonce une escale technique à Cape Town. A ce moment, Innovent Explorer subit encore une souffle faible et connaît ses premiers ennuis de Reacher (voile de petit temps). “ C’est un point crucial, car ce n’est pas avec un Solent que l’on peut vraiment bien se sortir de hautes pressions au vent arrière ”, commente Pierre Lasnier.

Après un Cap de Bonne Espérance joliment arrondi, Innovation Explorer descend très sud et fait route vers la zone de convergence Antarctique. Le 26 janvier, 100 milles ont été repris à Club Med qui n’est plus qu’à 620 milles devant. Loïck et Skip filent chercher du vent – et de l’aventure – par le sud des îles Kerguelen, entre les glaçons et à l’ombre des pics de basalte de “ l’archipel de la désolation ”. C’est avant le Cap Leeuwin (mais on ne le saura que bien plus tard) qu’une rencontre avec un OFNI (objet flottant non identifié) endommage la dérive tribord du maxi-catamaran. Celle-ci est retournée afin d’immerger sa partie intacte, un effort important car ni le poids (400 kg) ni le gabarit de cet appendice ne rendent sa manipulation aisée.

Dans les heures qui suivent, Innovation Explorer prend appui sur un front chaud générant un flux d’ouest de 25 – 30 nœuds, glisse sur une mer plate et fait tomber le record des 24 heures avec 629,5 milles couverts. “ Si nous avions tenu le système plus longtemps, les 650 milles étaient facilement dépassés ”, indique Pierre. Remonté tranquillement vers la Nouvelle Zélande au terme de cette chevauchée sauvage, l’équipage décide de ne pas s’arrêter à Wellington pour embarquer une nouvelle voile et une dérive de remplacement. Grant Dalton se dira agacé par la façon qu’a Loïck d’entretenir le mystère avec jubilation. Pierre (consulté au même titre que tous les équipiers) est partagé : “ bien sûr, j’aurais aimé que l’on reparte avec de meilleures conditions matérielles, mais ils voulaient boucler le tour sans arrêt… et l’ambiance était tellement bonne à bord, malgré une situation ‘débrouille’, qu’on a continué comme ça ”. Une anecdote qui cristallise parfaitement l’esprit de la course d’Innovation Explorer.

Le détroit de Cook permet de se livrer aux travaux de finition (sur la dérive notamment), ainsi qu’aux réparations de la casquette de protection de cockpit qui a explosé sous un impact de vague. S’ensuit un “ très beau Pacifique ”, selon l’expression de Pierre… “ Nous sommes allés chercher la circulation subtropicale, toujours pour des soucis d’adaptation de notre garde-robe. C’est pour cela que nous sommes remontés avant de piquer droit vers le Cap Horn ”. D’où cette approche assez nord le long des côtes chiliennes (nord s’entend par rapport au cap lui-même). “ Pour passer le Horn, nous avons eu un temps plus maniable que prévu, mais avec tout de même 45 nœuds de vent, c’est ce qui nous a permis de passer sous le rocher, sur le plateau continental. Si la tempête prévue avait eu lieu, c’était impossible ”. Pour l’équipage, ce Horn restera le point culminant d’une aventure fantastique.

La remontée dans l’Atlantique se fait par le nord-est, et l’anticyclone de Sainte Hélène se fait dans de très bonnes conditions. Il y a certes du près, mais dans des airs modérés qui permettent de ne pas fatiguer le bateau. “ Nous n’avons pas eu 3 jours de vent fort dans le nez comme Club Med, qui a beaucoup tapé ”. A cette époque, au PC Course, on dit que Grant est dans une mer “ casse bateau ” - pas besoin de dessin. Après une petite incursion dans l’est, car les conditions étaient favorables “ à cet endroit du plan d’eau ”, comme l’exprime Pierre qui semble parler d’un parcours Olympique, Innovation Explorer repique à l’ouest et choisit ses options pour passer l’Equateur. A partir de 11° sud, le choix est fait, on passera aux alentours de 31° ou 32° ouest – “ mais on était dans une excellente position, avec une multitude de choix possibles ”.

A la suite d’un bonne remontée vers les alizés, une surprise attend l’équipage : en effet, une énorme dépression a cédé sa place au classique anticyclone des Açores, et le phénomène est au centre des discussions… “ Quoi qu’il en soit, poursuit Pierre, cela nous a permis de faire une jolie “aile de mouette” (comprenez un bord nord suivi d’un bord est – nord est), et ce pour une arrivée directe autour de 23 nœuds à Gibraltar ”. Malheureusement, dans le Détroit, le grand Gennaker a déclaré forfait… Loïck et ses troupes naviguent vite (plus de 20 nœuds) le long des côtes espagnoles, avant d’être arrêtés par une zone de calmes après avoir franchi le Cap de Gata. C’est alors le moment de faire un peu le ménage à bord en vue de l’arrivée, mais aussi de profiter des derniers instants à bord. La ligne d’arrivée est franchie mardi 6 mars à 12 heures 32 minutes et 38 secondes.

“ Il est évident que nous n’avions pas les voiles pour nous battre à armes égales avec Club Med, qui de toute façon a fait un superbe parcours. Je pense que ces bateaux peuvent porter bien plus de toile, conclut Pierre, et qu’on peut gagner pas mal en vitesse. Maintenant, il y a quatre ans pour se préparer à la prochaine, on va pouvoir faire pas mal de progrès ”. Voilà un 13ème équipier à terre qui semble se porter d’ores et déjà volontaire pour une seconde boucle.

Source The Race Jocelyn Blériot

Distance parcourue : 28764,2 milles (53271,3 km) en 64 jours 22 heures et 32 minutes
Vitesse moyenne : 18,45 nœuds (34,2 km/h)
Cap de Bonne Espérance – Cap Horn : 21 jours, 7 heures et 5 minutes

 



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